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L’AUTOBIOGRAPHIE POLITIQUE : AOUA KEÏTA ET ANGELA DAVIS

D 15 avril 2016     H 02:15     A Serigne SYLLA     C 739 messages


Revue d’Études Africaines n°2.
Littérature, philosophie, sociologie, anthropologie et art.
Année 2015

L’AUTOBIOGRAPHIE POLITIQUE : AOUA KEÏTA ET ANGELA DAVIS

Auteur : Serigne SYLLA [1]

Le projet autobiographique comporte souvent de nombreux enjeux : l’auto-analyse tendant vers une meilleure connaissance de soi, la réponse à des calomnies, le désir de porter témoignage, l’exaltation de groupes institutionnels, sociaux ou politiques, etc. Mais ces enjeux s’inscrivent, comme un entrelacs, dans la relation des faits. Donc l’exégète doit chercher à identifier puis à hiérarchiser les différents éléments de cet entremêlement. S’il y parvient, il découvrira la visée fondamentale, ainsi que les motivations profondes du scripteur. Nous étudierons deux récits de vie, Femme d’Afrique d’Aoua Keïta [2] (1912-1980) et l’autobiographie d’Angela Davis [3], née en 1944. Mais il ne sera pas question d’établir une filiation quelconque entre les deux ouvrages publiés de façon quasi concomitante ni de leur trouver des sources communes. Les deux narratrices, issues respectivement du continent noir et de la diaspora, ont joué, chacune, un rôle social et politique dans son pays.
Donc nous examinerons le traitement réservé au moi intérieur et les développements relevant de l’appartenance à des collectivités dont les idéaux et les activités sont sans cesse mentionnés. À l’issue de ce parcours, pourra-t-on dire que la politique prend le pas sur la quête de soi ? L’orientation majeure imprimée, sur le plan thématique, aux récits, affectera-t-elle le statut typologique et la structure des textes ?

1. LE MOI EN VEILLEUSE

Pour cerner le moi individuel des auteurs et étudier la place qui lui revient dans l’économie générale des récits, il convient de passer en revue les étapes traditionnelles de la rétrospection autobiographique (naissance, généalogie, enfance, transformations physiques et physiologiques, formation, vie professionnelle), tout en rappelant les critères définitoires de ce genre littéraire.
Sur le frontispice de Femme d’Afrique, on peut lire ce sous-titre : « La vie d’Aoua Keïta racontée par elle-même ». Il s’agit donc de « biographie d’une personne faite par elle-même », pour reprendre la formule de Jean Starobinski [4]. Pacte auctorial ou éditorial ? Dans tous les cas, le texte et le hors-texte permettent d’affirmer l’identité auteur-narrateur-personnage principal. Quant à l’ouvrage d’Angela Davis, l’expression américaine « An autobiography » a été traduite, en français, par « Autobiographie ». Ce terme est à la fois un désignateur et une indication générique. Mais le titre original semble induire une indétermination par l’emploi de l’article indéfini. Est-ce une autobiographie possible parmi d’autres ? Est-ce réellement une autobiographie ?
De 1971 à 2005, Philippe Lejeune [5] n’a de cesse d’enrichir et d’affiner la définition de l’autobiographie qu’il considère comme : « Un récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité » [6]. Cette définition célèbre sera revue et corrigée, en ce qui concerne la forme du langage, car l’auteur a découvert de véritables autobiographies en vers [7]. Malgré cet élargissement de la notion, la qualification autobiographique postule l’existence d’un pacte, c’est-à-dire « l’engagement que prend un auteur de raconter directement sa vie (ou une partie, ou un aspect de sa vie) dans un esprit de vérité » [8]. Cependant, en 1971 déjà, le critique émettait des réserves sur la validité de ce concept qui apparaît comme le fondement de l’identité auteur-narrateur-personnage principal : « C’est ici que le critique se transforme en limier. Pour établir qu’il s’agit d’une autobiographie, il faut connaître, par d’autres sources d’information, la vie de l’auteur » [9].
Nous avons des renseignements fiables sur la vie d’Aoua Keïta [10] et celle d’Angela Davis [11], qui sont globalement conformes à la teneur de leurs livres. Par conséquent, c’est au niveau du sujet traité que le problème de l’identité générique se pose, à travers les expressions employées par Philippe Lejeune : « Sa propre existence », « sa vie individuelle », « l’histoire de sa personnalité ». En général, on range l’autobiographie parmi les écritures du moi [12], ou encore, dans la littérature intime [13]. Etymologiquement, cet adjectif est un superlatif et signifie « le plus, très profond ». Donc, il ne devrait s’appliquer qu’à ce qui relève de l’essence d’un être, comme les circonstances particulières de la naissance.
Dans Femme d’Afrique, il n’y a pas de véritable récit de naissance. Dès l’incipit, la narratrice se contente de situer sa « prise de conscience » vers l’âge de six - sept ans, avant de procéder à une description de sa ville natale, Bamako [14]. Plus tard, elle nous apprend qu’elle porte le prénom de sa grand-mère maternelle et que sa propre mère l’appelle « maman », tant qu’elle se conduit bien [15]. Si, comme l’affirme Georges Gusdorf, « le nom de baptême donné à l’enfant est son nom devant Dieu, le nom de sa vocation » [16], Aoua Keïta, femme loquace, fille d’une mère taciturne, ne nous dit pas le destin auquel l’appelle son nom, ni si elle a reçu en partage sept qualités de son homonyme, comme on le pense généralement en Afrique. Chez Angela Davis, le récit débute in medias res en mentionnant des faits [17] qui datent de 1970. Néanmoins, la naissance du personnage principal est évoquée de manière incidente, son école maternelle se trouvant à côté de l’hôpital où elle a vu le jour [18].
À propos du récit de naissance, Philippe Lejeune écrit : « Dans le temps du récit, cela va de la simple mention d’une date à un très long chapitre ; dans le temps de l’histoire, de la conception aux premières années de la vie » [19]. C’est pourquoi il associe à cet épisode « les problèmes qui gravitent autour » du nom, du prénom, de l’âge de l’intimiste, « à travers la cérémonie de l’anniversaire » [20]. De plus, cette séquence narrative, « foyer de projection des problèmes existentiels les plus importants », est souvent protégée « par une sorte de gangue ou de placenta, emballage généalogique, astrologique, qui a pour fonction de surdéterminer l’évènement et de conjurer l’angoisse » [21]. Cependant, dans les textes analysés, on ne note aucune influence, sur la vie ultérieure, des circonstances de la naissance. Celle-ci relève de l’ellipse et du sommaire, ce qui montre que les auteurs veulent faire abstraction de leur moi profond.
Aoua Keïta, dans une analepse ayant trait à son enfance, écrit : « Dans notre famille, toutes les narrations, toutes les mélodies débutaient par la généalogie et les activités de Soundiata, ancêtre des Keïta, Konaté et Konaré » [22]. Mais elle se réclame d’un lointain ancêtre glorieux, sans insister sur la continuité généalogique. Dans le texte d’Angela Davis, l’absence de toute forme de référence aux aïeux s’explique aisément par l’effacement délibéré du moi. De surcroît, descendante d’esclaves déportés, elle pourrait dire, comme un héros de Gisèle Pineau : « Lequel de mes ancêtres avait connu ces fers ? D’où venait-il exactement ? Son nom ? Sa langue ? Tout est effacé » [23]. En principe, après la naissance et la généalogie, on raconte les premières années de l’existence.
Quand Aoua Keïta se remémore son enfance, c’est pour parler brièvement de ses parents, dire son émerveillement devant la mère et les griots, diseurs intarissables de contes, s’enorgueillir de ses brillants résultats scolaires et agrémenter le récit d’une anecdote relative à un « superbe cheval » dont elle teignait la queue et le front [24]. Il n’y a là rien de spécifique, rien qui puisse rendre compte de la personnalité de la femme mûre, à part les études sérieuses qui lui ont procuré une place enviable dans l’élite coloniale. Par contre, au sujet d’Angela Davis, on sent bien que l’universitaire, le symbole de la lutte contre l’oppression et la philanthrope sommeillaient déjà dans l’enfant qui lisait beaucoup, déplorait la violence, fille de la ségrégation raciale, et voulait devenir médecin [25]. Si la présence d’un récit d’enfance demeure « une condition nécessaire et non suffisante à l’identification d’une autobiographie » [26], Angela Davis a choisi les traits de caractère qui la rapprocheront plus tard des peuples opprimés, lorsque son esprit et son corps auront mûri.
Les narratrices ne sont pas prolixes quand elles abordent des domaines liés au corps, à la sexualité et à la vie sentimentale. La Malienne, qui se soucie de son poids et de son état de santé [27], a subi deux opérations chirurgicales, causes de sa stérilité et de sa répudiation. Il est significatif qu’elle ne parle même pas des mutilations sexuelles en vigueur dans son pays. Tandis que l’Américaine, victime de « troubles oculaires », regrette d’avoir la peau claire et les cheveux bouclés, ce qui la rend différente des autres membres de la communauté noire [28]. Comme elles occultent les transformations physiques et physiologiques, elles confirment l’opinion des critiques : « Le corps est le grand absent des autobiographies féminines » [29], même s’il est au cœur de la vie sentimentale.
Aoua Keïta a choisi d’escamoter sa vie amoureuse au point que nous ne disposons que d’informations lacunaires : « Après deux ruptures à responsabilités partagées », elle finit par épouser son fiancé Diawara, alors qu’un « ami sincère » qui la fréquentait a failli compromettre ce mariage [30]. Après les litotes et les circonlocutions inhérentes à la rhétorique de l’aveu, Angela Davis décide d’avouer son amour à George Jackson, dans une correspondance épistolaire [31].
À propos de l’absence du moi et du corps, notamment, la pudeur féminine n’explique pas tout. En effet, même la narration des années de formation se limite aux éléments qui ont fait d’Angela Davis une universitaire et une militante communiste dangereuse pour le système américain [32], et, d’Aoua Keïta, une sage-femme happée par le démon de la politique et du syndicalisme [33]. Ces faits et ces repères chronologiques concernent le curriculum vitae, et non l’autobiographie. Et, selon Georges Gusdorf, « [ils] se cantonnent dans l’ordre de l’extériorité car [ils] ne mettent pas en cause le domaine de l’intimité ; ils se contentent de fixer certains repères extérieurs, évocateurs du personnage social plutôt que de la personne » [34].
Cependant, cette occultation du moi ne permet pas de contester le statut générique indiqué dans le paratexte :


« Il est stipulé que le sujet de l’œuvre doit se rapporter à l’identité de l’auteur ; mais à part cela, l’œuvre peut traiter de n’importe quel sujet, sans restriction ; ni la question de savoir si l’autobiographie doit concerner l’homme « intérieur », ni celle de savoir quelle proportion du texte doit être consacré au moi plutôt qu’à autrui, ne font l’objet d’aucune stipulation » [35].

En mettant sous le boisseau les traditionnelles rubriques ci-dessus mentionnées, ou en les réduisant à leur plus simple expression, les autobiographes exaltent l’être social au détriment de l’être intérieur. Ce faisant, ils s’érigent en porte-étendards de communautés en lutte contre l’oppression et l’immobilisme.

2. LA PRÉÉMINENCE DU GROUPE

La mise en retrait du moi intérieur des autobiographes s’explique aisément, si l’on prend en compte leurs motivations doctrinales ou idéologiques et leur identité féminine, ce qui explique l’option en faveur des événements et des groupes sociaux.
Dans la préface à son ouvrage, Angela Davis note : « Je finis par décider d’écrire ce livre parce que je le considérais comme une autobiographie politique qui devait mettre l’accent sur les gens, les événements et les forces qui ont entraîné ma vie vers son engagement actuel » [36]. Ensuite, elle attire l’attention sur son âge (trente ans). Un trentenaire peut-il valablement faire le bilan de sa vie ? D’après les spécialistes, « l’âge sacré » de l’autobiographie, en termes de statistiques, se situe entre cinquante [37] et cinquante-huit ans [38]. Donc Angela Davis, contrairement à Aoua Keïta âgée de soixante-trois ans à la publication de Femme d’Afrique, sait qu’il est prématuré d’aller à la quête de soi. Ainsi, son histoire personnelle sera reléguée au second plan, au profit du mouvement révolutionnaire [39]. Mais, comme cette option est aussi celle de la sexagénaire Aoua Keiïa, nous devons trouver les raisons qui la justifient, de part et d’autre.
L’attitude d’Angela Davis, membre du Parti communiste des USA [40], est tributaire du marxisme qu’elle utilise comme instrument d’analyse. Or Georges Gusdorf dit au sujet des écritures autobiographiques d’obédience marxiste : « Elles ne portent pas témoignage de l’homme universel, mais d’une catégorie sociale bien définie par sa position dans l’appareil de production » [41]. C’est pourquoi, même si elle exhorte les hommes de toutes les couleurs à lutter contre l’injustice et l’oppression [42], Angela Davis s’adresse essentiellement aux Noirs et aux communistes indésirables dans l’Amérique des années 70.
Aoua Keïta n’étant pas marxiste, l’accent mis sur le groupe social pourra s’expliquer par des raisons à la fois psychanalytiques et anthropologiques. Par conséquent, constatant que « les femmes [ont] longtemps été définies par leur relation à l’homme », Jacques Lecarme et Eliane Lecarme-Tabone remarquent :

« Êtres socialement relatifs, on leur demandait aussi l’effacement […] et le dévouement aux autres […] ; l’identité masculine se construit par la séparation et le rejet (le garçon doit se séparer de son premier objet d’amour qu’est la mère pour devenir un homme), tandis que l’identité féminine se forme par l’identification et le lien » [43].

Ce désir d’identification amène Angela Davis à défendre la cause des gens victimes du racisme ou de l’exploitation économique [44], tandis que la vie d’Aoua Keïta, à bien des égards, se confond avec la lutte émancipatrice du RDA [45]. En effet, dans la société africaine traditionnelle, l’individu n’existe que dans et par la communauté à laquelle il doit se soumettre, en toutes occasions. De plus, l’artiste, quel qu’il soit, se met au service de la société, d’où, jusqu’à une certaine époque, le nombre limité des autobiographies, dans la littérature africaine. C’est pourquoi, même quand ils adoptent ce genre littéraire, les Noirs cherchent à le socialiser davantage, en l’éloignant de ses préoccupations individualistes : « Si Narcisse est le modèle de l’autobiographie occidentale [...], celui de l’autobiographie antillaise serait Œdipe à Colone, tragédie du rapport de l’individu avec l’histoire collective » [46].
Ce qui frappe le lecteur d’Aoua Keïta, c’est l’omniprésence de l’histoire collective dont la prégnance est indiscutable dans les titres et dans la thématique de quatre chapitres sur huit [47]. Par exemple, l’auteur évoque successivement la Seconde Guerre mondiale, la colonisation, la lutte pour l’indépendance, l’échec des fédéralistes, la naissance de la République du Mali, et les personnalités qui ont été au cœur de ces événements [48], en tant que dirigeants des partis et des syndicats. Angela Davis n’est pas en reste : elle insère dans son récit des commentaires relatifs aux faits majeurs et aux groupes sociaux dominants : la crise de Cuba, la guerre du Vietnam, les Panthères noires, le Parti communiste américain [49], etc.
Mise à part la lutte pour l’indépendance, ce qui intéresse avant tout la Malienne, c’est le sort des femmes d’Afrique (voir le titre) qu’une tradition multiséculaire veut confiner aux tâches domestiques et à la procréation :

« Les femmes ne participent pas aux guerres, ni aux parties de chasse, ni à la pêche, ni aux battues toutes aussi périlleuses les unes que les autres. Leur champ de bataille étant l’accouchement, elles doivent supporter avec courage et dignité les douleurs provoquées par la naissance d’un enfant » [50].

Pour Jacques Lecarme et Eliane Lecarme-Tabone, « l’homme interroge son identité sur fond d’universel » [51], alors que la femme autobiographe se définit par rapport aux autres pour savoir si sa situation est semblable ou dissemblable au modèle. Comme, partout au Soudan, on pense que la politique est une affaire d’homme, un chef de village profère des injures et des menaces à l’encontre de la sage-femme qui veut superviser le déroulement des opérations électorales [52]. Cependant, malgré cette humiliation, Aoua Keïta veut être la pionnière qui entre s’il le faut par effraction dans des domaines habituellement réservés aux hommes : l’école, la politique, le syndicalisme [53].
Chez Angela Davis, le sexisme est moins virulent. Ainsi, le gouvernement américain se contente de dénoncer le « matriarcat noir issu de l’esclavage » responsable, à ses yeux, « de l’état désespéré de la communauté noire » [54]. Et, lors du procès, le procureur, obnubilé par le « chauvinisme mâle », croit que les femmes sont dominées par « leurs émotions » et que l’accusée n’a agi que par amour pour George Jackson [55]. Bien sûr, à l’image d’Aoua Keïta, Angela Davis combat ces préjugés conçus par les pires phallocrates.
Étudiant les rapports qui existent entre « l’autobiographie et ses proches cousins », Sébastien Hubier constate :


« Les Mémoires sont consacrés aux bouleversements historiques auxquels l’écrivain a assisté - ou pris part - ou encore aux relations privilégiées qu’il a pu entretenir avec les grands de ce monde qui ont, peu ou prou, déterminé lesdits bouleversements » [56].

Si l’on se fonde sur cette assertion, on sera tenté de croire que les auteurs, faisant abstraction de tout égotisme, sont, fondamentalement, des mémorialistes. Seulement, plusieurs sous-genres de la littérature intime peuvent coexister dans le même ouvrage :

« [L’autobiographe] est libre de ‘‘contaminer’’ le récit de sa vie par celui d’événements dont il a été le témoin distant : l’autobiographe se doublera alors d’un mémorialiste […] ; il est libre aussi de dater avec précision les divers moments de sa rédaction, et de faire retour sur lui-même à l’heure où il écrit : le journal intime vient alors contaminer l’autobiographie, et l’autobiographe deviendra par instants ‘‘un diariste » [57].

Par conséquent, la qualification générique des ouvrages, indiquée dès les péritextes, demeure incontestable d’autant que « les Mémoires sont des autobiographies, même si la réciproque ne semble pas vraie » [58].
Tout bien considéré, en abjurant l’hypertrophie du moi et la quête d’une idiosyncrasie irréductible, Aoua Keita et Angela Davis illustrent parfaitement les propos de Paul Alliès commentant l’autobiographie « politique » de Jorge Semprun : « Ni les rêves, ni la sexualité, ni les obsessions […] n’ont de place […], si ce n’est par ricochet, comme une étincelle de la mémoire qu’un lecteur attentif peut parfois capter de loin en loin » [59]. En effet, les deux militantes disent la souffrance, les luttes et les espoirs des communautés auxquelles elles appartiennent. L’une défend la cause des femmes marginalisées ainsi que celle des colonisés spoliés. L’autre, intellectuelle communiste, se bat pour les Noirs victimes du racisme, arbitrairement emprisonnés, et pour tous les opprimés. C’est pourquoi toutes ces prises de position transparaissent dans l’écriture, au sens barthien du terme.

3. LA VISÉE EXPLICATIVE ET ARGUMENTATIVE

Le lecteur d’une autobiographie peut repérer les enclaves où l’auteur suspend la relation des événements, pour telle ou telle raison. En général, ces passages permettent de savoir les véritables enjeux du texte. Chez Aoua Keïta et Angela Davis, il existe de nombreuses séquences qui oscillent entre l’explicatif et l’argumentatif, en arborant souvent une tonalité polémique. On constate alors que les écrivains procèdent à la défense et à l’illustration d’un certain nombre d’idéaux, avant de réfuter, systématiquement, les thèses adverses.
La Malienne cède, de temps à autre, à la tentation de l’autoglorification [60]. Cependant, le RDA, fer de lance de la lutte pour l’indépendance, demeure le pendant du Parti communiste où milite Angela Davis. La sage-femme, inspirée par le discours épidictique de la rhétorique classique, ne tarit pas d’éloges sur sa formation politique, « le plus grand mouvement d’émancipation que l’Afrique ait connu » [61]. Plus loin, elle précise que ce rassemblement, « unique en son genre, a des sections plus ou moins importantes dans toutes les colonies françaises » [62]. Pour sa part, l’Américaine estime que les maux de la société où elle vit peuvent être guéris par une application correcte du communisme [63], d’où toute l’exaltation qu’elle ressent lorsqu’elle parle du marxisme [64].
Au Soudan français, la volonté d’indépendance du RDA est incarnée par sa section territoriale, l’USRDA, « le parti d’avant-garde pour la lutte de libération des peuples opprimés » [65]. Dans cette formation politique, prévalent le débat démocratique et l’engagement sincère, grâce à des dirigeants comme Mamadou Konaté dont l’autobiographe chante les louanges. Ainsi, de manière implicite, Aoua Keïta dit son mépris pour le parti rival, soutenu par les colonisateurs. Ceux-ci, ainsi que leurs suppôts, considèrent les militants de l’US comme des communistes. Dès lors, l’écrivain s’inscrit dans un processus de justification. Les membres de l’Union soudanaise ne sont pas communistes. Mais leur « apparentement » [66] au Parti communiste français, anticolonialiste par essence, se traduit par des votes similaires contre le travail forcé, les taxes illégales et l’octroi discriminatoire de la citoyenneté [67].
C’est pourquoi beaucoup de gens, de bonne foi ou non, les prennent pour des disciples de Karl Marx [68]. Le texte devient alors explicatif par le désir de faire comprendre un fait en répondant à une question : s’ils ne sont pas communistes pourquoi cette proximité avec le PCF ? Après J. -B. Grize, J. – M. Adam a étudié les « conditions pragmatiques » de ce type d’écrit [69], décelables dans Femme d’Afrique. En effet, le phénomène à expliquer (l’« apparentement ») est incontestable, « ce dont il s’agit est incomplet » (les autres ne cherchent pas la cause du rapprochement). Et, pour finir, « celui qui explique est en situation de le faire » (Aoua Keïta est membre du RDA). De guerre lasse, les indépendantistes rompront leur alliance tactique, en vain : « Malgré le désapparentement, la répression continuait » [70], preuve de la malhonnêteté des détracteurs.
Contrairement à Aoua Keïta qui ne se réclame pas de l’idéologie marxiste, Angela Davis avoue, avec fierté, sa double appartenance au Parti communiste américain et à celui des Panthères noires [71]. Selon elle, le refus du militantisme pour des intérêts personnels ne peut être qu’une démission [72]. Les persécutions subies à cause de son idéologie, elle en parle, dès l’incipit, en utilisant une prolepse, signe d’impatience narrative : elle a été renvoyée de sa chaire de professeur à l’Université de Californie par le gouverneur et les régents [73]. Puis, elle reviendra sur cette exclusion pour l’expliquer, à une époque où le maccarthysme est encore de rigueur :

« L’impact psychologique de l’anticommunisme sur les « petites gens » de ce pays est profond. Il y a quelque chose dans le mot « communisme » qui, pour les simples, n’évoque pas seulement l’ennemi, mais aussi des choses malpropres, immorales » [74].


Au cours des séquences que nous venons d’analyser, le discours se fait aussi informatif, devenant essentiellement documentaire. Nous acquérons en effet de nombreuses connaissances sur l’univers colonial, la société américaine et les luttes qui s’y mènent. Sur le plan de l’énonciation, on remarque l’absence ou, tout au moins, la faible présence des auteurs car le je s’atrophie au profit du nous ou d’une tournure impersonnelle [75]. De surcroît, le passé simple n’apparaît plus comme le temps verbal dominant [76].
Par ailleurs, les textes révèlent une argumentation sans faille. Par exemple, on se rend compte qu’Aoua Keïta réfute le raisonnement par analogie qui engendre l’assimilation du RDA au PCF. En outre, elle souhaite que les tenants de l’immobilisme social et politique changent d’opinion en accordant aux femmes la considération qu’elles méritent : « J’ai soutenu et continue à soutenir la thèse selon laquelle l’évolution d’un pays est fonction de la place que les femmes occupent dans la vie publique de ce pays » [77]. En matière d’éducation sexuelle et d’accouchement, la Malienne se sert d’une argumentation indirecte. En effet, son humanisme scientiste s’oppose aux superstitions [78] et aux pratiques désuètes de son amie Sokona Diaouné, la « magnamagan » qui « assiste les jeunes dans les premiers jours, voire les premiers mois de leur mariage » [79].
Le raisonnement qui se développe, en filigrane, dans l’autobiographie d’Angela Davis pourrait être ainsi résumé : les préjugés sexistes, racistes et anticommunistes gangrènent la société américaine. Ils sont perceptibles dans la nation globale, à l’Université qui l’a radiée, dans l’appareil judiciaire qui emprisonne en usant de « prétextes », absout ou condamne des citoyens sur la base d’une « histoire saugrenue [80] ». Au terme de son raisonnement, l’universitaire affirme que seul le socialisme est capable de détruire le racisme [81].
Dans les deux textes, l’argumentation vire souvent à la polémique. Ainsi, dans Femme d’Afrique, on peut lire des assertions élogieuses et péremptoires sur le RDA et sa section soudanaise. De plus, les modalisateurs qui caractérisent les adversaires comportent des connotations très péjoratives. À cet égard, on peut dénombrer plusieurs occurrences des mots « valets » [82] et « réactionnaires ». Pour Angela Davis, les auxiliaires du système répressif sont des « porcs » [83], ce qui renvoie au vocabulaire dépréciatif employé par Aoua Keïta.
Tantôt informative ou explicative, tantôt épidictique ou argumentative, la rhétorique, par le biais de la rétrospection autobiographique, encense des hommes et des groupes institutionnels, défend et réfute des thèses, en usant d’un registre souvent polémique. Par conséquent, on retrouve ici « la scène judiciaire de l’autobiographie » [84], ou encore, « la métaphore du tribunal » [85] :

« L’intimiste légitime souvent son activité par l’urgence de justifier publiquement les actions qu’il a commises ou les idées qu’il a naguère professées. En cela, l’écriture intime serait, d’abord, une réponse à diverses calomnies et correspondrait au besoin de rétablir la vérité » [86].

Ainsi donc, pour répondre à de graves accusations, Aoua Keïta et Angela Davis ont voulu donner, sur elles-mêmes et sur les groupes institutionnels auxquels elles ont appartenu, une version « véridique ». Pour ce faire, juges et parties, elles ont investi le champ politique où règnent la polémique, l’explication, la justification et la propagande.

CONCLUSION

Jetant un voile pudique sur leur intimité, Aoua Keïta et Angela Davis donnent des informations lacunaires dans des rubriques pour lesquelles, depuis Freud, les autobiographes ont souvent une prédilection marquée : la naissance, la sexualité, les transformations du corps, les complexes et les inhibitions. C’est pourquoi, influencées par la vie communautaire d’Afrique ou par le communisme d’Occident, elles ne sont ni égoïstes ni égotistes. Au contraire, foncièrement altruistes, elles tissent des liens d’ordre racial, affectif ou idéologique avec des groupes, institutionnels, ou non.
Dès lors, leur existence se confond avec celle de ces collectivités dont elles vantent les combats menés contre le racisme, l’oppression et la phallocratie, tout en fustigeant les comportements des adversaires. Ainsi, le je finit par dire le nous. Subséquemment, la dominante narrative des textes s’estompe au profit de séquences justificatives, explicatives ou argumentatives qui n’hésitent pas à évoluer vers le registre polémique. Les autobiographies sont donc éminemment politiques, au double sens du terme : elles concernent la cité (polis) et elles font siennes les stratégies visant à contester l’ordre établi, puis à conquérir et à exercer le pouvoir.

BIBLIOGRAPHIE

Corpus

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Ouvrages

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GUSDORF, Georges, Lignes de vie 1. Les écritures du moi, Paris, Odile Jacob, 1991 a
- Auto-bio-graphie. Lignes de vie 2, Paris, Odile Jacob.
HUBIER, Sébastien, Littératures intimes. Les expressions du moi de l’autobiographie à l’autofiction, Paris, Armand Colin, 2003.
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- Le Pacte autobiographique, Paris, Seuil.
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Articles

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BRUSS, Elisabeth, « L’autobiographie considérée comme acte littéraire », in Poétique n° 17, 1974, p. 14-25.
PARISOT, Yolande, « Les écritures de soi dans la Caraïbe francophone : leçons d’histoire et lignes de vie », in Notre Librairie n° 161, mars-mai 2006, p. 46-52.

Webographie

http://fr.wikipedia.org/wiki/Aoua_Ke%C3%AFta, consulté le 03 /06/ 2015 à 10 heures.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Angela_Davis, consulté le 03/06/2015 à 11 heures.


[1Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Sénégal.

[2KEÏTA, Aoua, Femme d’Afrique. La vie d’Aoua Keïta racontée par elle-même, Paris, Présence Africaine, 1975.

[3DAVIS, Angela, Autobiographie, Paris, Albin Michel, 1975.

[4STAROBINSKI, Jean, La Relation critique, Paris, Gallimard, 2001, p. 109.

[5LEJEUNE, Philippe, L’Autobiographie en France, Paris, Armand Colin, 1971 ; Le Pacte autobiographique, Paris, Seuil, 1975 ; Signes de vie. Le Pacte autobiographique 2, Paris, Seuil, 2005.

[6LEJEUNE, Philippe, Le Pacte autobiographique, p. 14.

[7LEJEUNE, Philippe, Signes de vie. Le Pacte autobiographique 2, p. 45.

[8Ibid.

[9LEJEUNE, Philippe, L’Autobiographie en France, p. 26.

[10http://fr.wikipedia.org/wiki/Aoua_Ke%C3%AFta, consulté le 03/06/2015 à 10 heures.

[11http://fr.wikipedia.org/wiki/Angela_Davis, consulté le 03/06/2015 à 11 heures.

[12Voir GUSDORF, Georges, Lignes de vie 1. Les écritures du moi, Paris, Odile Jacob, 1991.

[13HUBIER, Sébastien, Littératures intimes, Paris, Armand Colin, 2003.

[14KEÏTA, Aoua, op. cit., p. 15.

[15Ibid., p. 154.

[16GUSDORF, Georges, Auto-bio-graphie. Lignes de vie 2, p. 254.

[17DAVIS, Angela, op. cit., p. 15.

[18Ibid., p. 112-113.

[19Idem.

[20LEJEUNE, Philippe, Moi aussi, Paris, Seuil, 1986, p. 313.

[21Ibid.

[22KEÏTA, Aoua, op. cit., p. 22.

[23Cité par Yolande PARISOT, « Les écritures de soi dans la Caraïbe francophone : leçons d’histoire et lignes de vie », in Notre Librairie n° 161, mars-mai 2006, p. 48.

[24KEÏTA, Aoua, op. cit., p. 15-22, 26, 199-200, 222-230.

[25DAVIS, Angela, op. cit., p. 112-117, 119-127, 135-138.

[26LECARME, Jacques et LECARME-TABONE, Eliane, L’Autobiographie, Paris, Armand Colin, 2004, p. 28.

[27KEÏTA, Aoua, op. cit., p. 41, 199-200.

[28DAVIS, Angela, op. cit., p. 76-77, 85, 137.

[29LECARME, Jacques et LECARME-TABONE, Eliane, op. cit., p. 93.

[30KEÏTA, Aoua, op. cit., p. 44-45.

[31DAVIS, Angela, op. cit., p. 345-346, 350-351.

[32Ibid., p. 112-113 et passim.

[33KEITA, Aoua, op. cit., p. 49, 217 et passim.

[34GUSDORF, Georges, Lignes de vie 1. Les écritures du moi, p. 23-24.

[35BRUSS, Elisabeth W., « L’autobiographie considérée comme acte littéraire », in Poétique n° 17, 1974, p. 24.

[36DAVIS, Angela, op. cit., p. 10.

[37LECARME, Jacques et LECARME-TABONE, Eliane, op. cit., p. 127.

[38GUSDORF, Georges, Lignes de vie 1. Les écritures du moi, p. 401.

[39DAVIS, Angela, op. cit., p. 9-10.

[40Ibid., p. 257, 282.

[41GUSDORF, Georges, op. cit., p. 289.

[42DAVIS, Angela, op. cit., p. 10.

[43JACQUES LECARME et ELIANE LECARME-TABONE, op. cit., p. 119.

[44DAVIS, Angela, op. cit., pp. 10, 47 et passim.

[45KEÏTA, Aoua, op. cit., p. 52 et passim.

[46Dominique DEBLAINE cité par Yolande PARISOT, p. 46.

[47KEÏTA, Aoua, op. cit., p. 48-82, 217-326, 327-365, 366-395.

[48Ibid., 47, 366, 392 et passim.

[49DAVIS, Angela, op. cit., pp. 196, 216, 219, 257, 432.

[50KEÏTA, Aoua, op. cit., p. 262.

[51LECARME, Jacques et LECARME-TABONE, Eliane, op. cit., p. 103.

[52KEÏTA, Aoua, op. cit., p. 390.

[53Ibid., p. 291, 340, 342, 347, 378, 386.

[54DAVIS, Angela, op. cit., p. 243.

[55DAVIS, Angela, op. cit., p. 467.

[56HUBIER, Sébastien, op. cit., p. 53.

[57STAROBINSKI, Jean, La Relation critique, Paris, Gallimard, 2001, p. 110.

[58GUSDORF, Georges, p. 10.

[59ALLIÈS, Paul, « Jorge Semprun : une ‘‘autobiographie politique’’ », in Pôle Sud, volume 1, n° 1, 1994, p. 13.

[60KEÏTA, Aoua, op. cit., p. 54, 72, 147-148, 259, 323.

[61Ibid., p. 52.

[62KEÏTA, Aoua, op. cit., p. 145.

[63DAVIS, Angela, op. cit., p. 92, 278.

[64Ibid., p. 154-158, 202.

[65KEÏTA, Aoua, op. cit., p. 52.

[66Ibid., pp. 160, 326.

[67Idem, p. 101.

[68KEÏTA, Aoua, op. cit., p. 102.

[69ADAM, J. – M., Les Textes types et prototypes, Paris, Armand Colin, 2005, p. 131.

[70KEÏTA, Aoua, op. cit., p. 103.

[71DAVIS, Angela, op. cit., pp. 227, 282.

[72Ibid., p. 478.

[73Idem, p. 19.

[74Idem, p. 292.

[75DAVIS, Angela, op. cit., pp. 59, 129-135.

[76KEÏTA, Aoua, op. cit., pp. 259-291, 301.

[77Ibid., p. 240.

[78Idem., p. 259-265.

[79Idem, p. 270-291.

[80DAVIS, Angela, op. cit., p. 59, 120, 143, 412, 496-498.

[81Ibid., p. 278, 325.

[82KEÏTA, Aoua, op. cit., p. 108, 109, 111, 138, 149, 128, 156, 201.

[83DAVIS, Angela, op. cit., pp. 302, 409.

[84MATHIEU-CASTELLANI, Gisèle, La Scène judiciaire de l’autobiographie, Paris, PUF, 1996.

[85HUBIER, Sébastien, op. cit., p. 69.

[86Ibid.

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