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RÉFLEXIONS SUR CERTAINS COMPORTEMENTS SOCIAUX DANS QUELQUES CONTES D’HAMPATÉ BÂ

D 15 avril 2016     H 02:16     A Abdoul Karim CAMARA     C 98 messages


Revue d’Études Africaines n°2.
Littérature, philosophie, sociologie, anthropologie et art.
Année 2015

RÉFLEXIONS SUR CERTAINS COMPORTEMENTS SOCIAUX DANS QUELQUES CONTES D’HAMPATÉ BÂ

Auteur : Abdoul Karim CAMARA [1]

La vie sociale impose un conditionnement dont la base est la morale. Chaque comportement dont la société fait l’éloge est contourné au profit de son contraire. L’orgueil est le chef de file de ces vices qui gangrènent la vie en société.
L’orgueil est défini par le Grand Robert électronique comme « l’opinion très avantageuse de soi-même, le sentiment très vif, le plus souvent exagéré et parfois injustifié qu’une personne a de sa valeur personnelle, de son importance sociale, généralement aux dépens de la considération due à autrui ». D’aucuns pensent qu’il est le chef tyrannique des principaux vices. Il est à penser que dans la mesure où l’on s’élève au-dessus d’un autre, l’on tend à l’abaisser. Hampâté Bâ traite ce thème minutieusement dans Petit Bodiel. D’ailleurs, l’ombre de l’orgueil se voit également dans le conte « Le Roi qui voulait tuer tous les vieux ». Pour nous, le mouvement propre à l’orgueil a quelque chose d’insensé.
Ainsi, lorsque quelqu’un est orgueilleux comme c’est le cas du Roi M’Bonki, il est insatiable dans sa recherche de grandeur, ou de liberté. Celui qui ne veut voir personne opposer un « non » à son « oui » est orgueilleux, car se sent toujours, à notre avis, au-dessus des autres. Cela se comprend très facilement ici dans le changement de comportement de M’Bonki, une fois roi :

Le roi M’Bonki, grisé par le pouvoir, aspira à l’exercer sans limites, et surtout, sans se heurter aux éternelles remontrances des vieux. Il ne voulait qu’une chose : pouvoir commander librement aux jeunes de son village et leur faire subir toutes ses fantaisies sans être gêné par personne [2].
Il est à signaler que certains arrivent à se ressaisir rapidement de leur orgueil. Ceux-ci frôlent la chute mais ne chutent pas parce qu’ils comprennent tôt qu’ils ne sont que des humains. Ce fut malgré tout le cas du roi M’Bonki. Il y avait un moment où il voulait voir tous les vieux périr mais dès qu’il reconnaît son « erreur » et son « inexpérience », il prend « le seul vieil homme qui restait et en fait son conseiller pour le restant de sa vie ». Cependant d’autres chutent ou meurent même à cause de leur orgueil. Il importe d’ajouter qu’un orgueilleux qui a des responsabilités est une calamité. Sans aller loin, les jeunes du village du roi M’Bonki ont beaucoup souffert à cause de ses fantaisies.
En outre, il est dit dans Proverbes (16 :18) que « l’orgueil précède la chute ». La chute de l’orgueilleux dans la plupart des croyances, c’est la mort s’il n’y a pas de repentance et d’humilité. Ainsi Njeddo Dewal : Mère de la calamité donne un exemple édifiant à ce sujet. Les Peuls vivaient heureux jusqu’au jour où ils sont devenus orgueilleux :

Durant un temps si long qu’on ne saurait en dénombrer les jours, les Peuls vécurent heureux au pays de Héli et Yoyo. Mais à la longue, ils se rassasièrent tant de ce bonheur qu’ils en devinrent orgueilleux et se perdirent eux-mêmes. Ils en vinrent à se conduire de très mauvaise manière. Certains ne respectaient plus rien au point de se torcher avec des épis de céréales (…). Quand cet état de choses eut duré longtemps, Guéno se fâcha. Ayant décidé que le malheur recouvrirait les Peuls pervers, il entreprit de créer l’être qui serait l’agent de ce malheur, Njeddo Dewal [3].

Cette créature maléfique aidée par Guéno, dotée d’un puissant pouvoir ténébreux, et animée par la force de l’orgueil va agir de sorte qu’un malheur inédit s’abatte sur le pays de Héli et Yoyo. Il est à constater que Njeddo Dewal est une sorcière perfectionniste. Elle camoufle sa véritable personnalité. Pour que ses maléfices marchent, elle pense qu’elle doit être parfaite. La recherche exacerbée de perfection chez Njeddo Dewal la projette dans un monde irréel où elle ne considère avoir de la valeur que si elle atteint la première place. Elle se réjouit si le succès qu’elle rencontre dans la nuisance est à la hauteur de son idéal de perfection maléfique :

Toutes les calamités prédites par les voyants s’abattirent sur le pays une à une. Point de jour, de semaine, de mois ou d’année sans que l’on vît s’accomplir une catastrophe : des villes entières s’écroulaient, des rivières tarissaient, des montagnes s’affaissaient. Les vivres manquaient, les femmes et les vaches aux larges flancs n’enfantaient presque plus. Seuls étaient épargnés certains lieux peuplés de gens honnêtes et bons, mais tous souffraient. Ainsi, durant sept années, les habitants de Héli et Yoyo connurent un calvaire aussi éprouvant que le bien-être d’antan avait été agréable et enchanteur [4].

Njeddo Dewal, symbole du mal, entend remporter sa lutte contre Bâgoumâwel et les siens, symbole du bien. Elle ne veut aucunement perdre parce qu’elle a une image grandiose d’elle-même. Notons en plus qu’elle est constamment amenée à se mesurer à un idéal impossible à atteindre. Dans cet état, un échec inévitable va l’entretenir dans une très forte anxiété, voire la mort.
En revanche, l’humilité est définie par Le Grand Robert électronique comme « le sentiment qu’une personne éprouve de sa faiblesse, de son insuffisance, et qui la pousse à s’abaisser volontairement en réprimant l’orgueil ». C’est une qualité rare, difficile à acquérir. C’est toutefois une vertu fondamentale. Elle nous fait reconnaître ce que nous sommes devant Dieu et notre prochain avec toutes nos misères, nos faiblesses, nos fautes. Dans le conte « Une leçon d’humilité », une mention particulière lui est faite. Cette mention particulière qui lui est consacrée nous pousse à penser qu’elle maintient chacun à sa vraie place devant son prochain et, de ce fait, projette sans cesse à ses yeux la véritable image de lui-même. C’est pourquoi le roi initié pense que pour se dire humble, il faut :

Réaliser avec certitude la vanité des situations et des ambitions humaines, reconnaître que la raison d’être de chaque créature, depuis la pierre inerte jusqu’à l’Homme dont la pensée produit tant de merveilles, est nécessaire et irremplaçable, apprendre à respecter tous les êtres vivants, animés ou inanimés qui peuplent les trois règnes de la nature [5] .


La Bible, dans Proverbes 22-4, nous dit ceci : « Le fruit de l’humilité, c’est la richesse, la gloire et la vie ». L’homme humble est tranquille et se sent spirituellement à l’aise. Il est à signaler que dès que cette vertu nous fait défaut, nous commençons à commettre des impairs.
C’est d’ailleurs le cas du marabout dans le conte « Les Trois choix du marabout ». Accompagnée de la douceur avec laquelle elle assure la fécondité, l’humilité ne fait pas que disposer l’âme au pardon des offenses, elle la garde en quelque sorte de ces sentiments qui la poussent à la colère, c’est-à-dire des morsures brûlantes de l’amour-propre qui se révolte intérieurement pour venger tout ce qui est considéré comme du mépris.
Dans un premier temps, notre marabout formule son premier souhait. Il demande à Dieu de « recréer son épouse sous l’aspect d’une femme belle et sans pareille » [6]. Le souhait est exaucé. Sa femme se méconduit, il formule son deuxième vœu : « Il demande à Dieu de châtier son épouse infidèle » (ibid.). Il ne lui reste plus qu’un souhait à faire. Ce dernier ira dans la réparation des conséquences de sa colère et de son manque d’humilité : « Il demande à Dieu de redonner à sa femme son aspect naturel » (ibid.). À cause de l’ingratitude de la femme et l’emportement rapide du marabout, le couple perd lamentablement ce qui aurait pu faire son bonheur ici-bas et dans l’au-delà.
À la question de savoir s’il faut se fier à la femme, un passage du conte drolatique Petit Bodiel est édifiant :

Pour l’homme, la femme est un puits sans fond…Pour la femme, l’homme est un fût qui se perd dans la nue… Jamais ils ne peuvent parvenir à la limite l’un de l’autre. Ils sont tels deux énigmes qui se regardent, se parlent et se complètent, sans cesser de se contester. Ils ne peuvent vivre l’un sans l’autre, mais ne peuvent vivre ensemble sans heurts ni éclats. Avec la femme, rien ne marche, mais sans la femme tout serait foutu [7].

À la lumière de ce passage, nous pouvons affirmer que malgré les conflits entre l’homme et la femme, malgré les désagréments qu’ils se causent l’un à l’autre, ils sont interdépendants, complémentaires. Nous pouvons penser, sans l’ombre d’un doute, qu’il existe un lien étroit entre l’humilité, l’orgueil, la jalousie. Ce dernier vice a joué un rôle important dans le choix du marabout de punir sa femme. Il s’est senti abandonné, trahi par celle qu’il venait de rendre belle. Son ego a donc parlé. Cependant, pour nous, la douceur et l’humilité sont des remèdes d’ordre moral et spirituel à la colère, en délivrant l’âme par le pardon mais notre marabout n’y a pas pensé avant d’agir : « Mordu par la jalousie, et le désir de se venger, oubliant le mérite attaché au pardon, il se mit en prière pour demander à Dieu de châtier son épouse ingrate et infidèle » [8].
La jalousie est également le sentiment provoqué par celui que chacun a de sa propre personne, son amour propre. De La Rochefoucauld, dans ses Maximes, a bien établi cependant la différence entre jalousie et envie : « La jalousie tend à conserver un bien qui nous appartient ou que nous croyons nous appartenir alors que l’envie est une fureur qui ne peut souffrir le bien des autres » (Maximes, Firmin-Diderot : 153). La distinction de la jalousie de l’envie n’est pas difficile à comprendre.
Il est à noter cependant que la jalousie est habituellement si pénétrée d’envie qu’elle en épouse la tristesse et la fureur. Nos différents contes nous poussent également à penser que la jalousie est une espèce d’envie : c’est pour nous l’envie qui nait de l’émulation et du zèle. Nous estimons toutefois que l’envie peut naître de la crainte, de l’indignation ou même de l’orgueil. Dans l’envie qui nait de l’émulation ou du zèle comme c’est le cas de notre marabout, et qui est à proprement parler la jalousie, la tristesse du bien d’autrui que ressent la personne jalouse vient d’un amour si vif et si intense qu’il ne peut tolérer rien de ce qui lui répugne ou le contrarie.
Même si nous reconnaissons que la maison de notre marabout était devenue « un lieu de rencontres galantes », la personne jalouse peut devenir triste à la pensée qui naît du soupçon qu’elle n’a pas tout le cœur de son bien-aimé ou de sa bien-aimée. Ensuite, cette tristesse torture tellement l’âme que la personne jalouse vit dans une inquiétude perpétuelle, une méfiance qui la pousse à surveiller la personne qu’elle dit aimer dans ses paroles, dans ses attitudes, dans ses actes, dans ses allées et venues afin de trouver quelques justifications à ses soupçons. Il est à ajouter cependant à cette analyse qu’une âme vraiment humble ne saurait être jalouse. C’est l’orgueil qui lui fait concevoir le désir d’être préféré aux autres ou encore d’obtenir le premier rang dans l’estime de quelqu’un en repoussant toute personne rivale. C’est en effet l’orgueil qui lui inspire la crainte lancinante d’être rejetée ou de perdre certains avantages qu’elle possédait ou s’estimait en droit de posséder à l’exclusion des autres. Entre le manque d’estime de soi qui caractérise les pusillanimes et les déprime, et cette estime exagérée de soi-même qu’est l’orgueil, il y a place pour une juste estime de soi-même fondée sur la confiance en son aimable Providence.
En plus de l’orgueil, de l’humilité et de la jalousie, il est à distinguer également le mensonge comme vice. Le Grand Robert électronique le définit comme « une assertion sciemment contraire à la vérité, faite dans l’intention de tromper » Ce vice peut devenir une grave maladie au point que le menteur y croit. C’est ce que nous dit le conte « Le Mensonge devenu vérité ». Le mensonge est un vice dont les conséquences sont très néfastes. Le mensonge fausse d’un point de vue théologal notre relation avec Dieu. Il porte en lui-même la conséquence immédiate de tromper les autres. Dans ce conte peul, l’hyène qui découvre un chevreau mort et qui veut y faire ripaille ment à ses congénères en leur disant qu’un festin se trouve loin de l’endroit où elles sont. La réaction à cette nouvelle est très zélée : « À cette nouvelle alléchante, la troupe d’hyènes fonça vers le village avec une telle ardeur qu’elle souleva sous ses pas un véritable nuage de poussière » [9]. Son intention était de duper ses congénères. Mais l’ampleur de ce mensonge a dépassé ce cadre au point que l’hyène réagisse autrement : « Voilà que mon mensonge est devenu vérité, car jamais un mensonge à lui seul ne pourrait soulever un tel nuage de poussière ! Courons vite, c’est devenu la vérité, c’est devenu la vérité ! ». Nous voyons à partir de ce conte qu’induire les autres en erreur ne peut être que source d’injustices, de troubles, de défiance et d’insécurité, même pour le menteur.
Quant à savoir s’il y un vrai remède au mensonge, l’auteur de Psychologie du menteur, Biland Claudine, semble cependant sceptique :


C’est sans doute parce que le mensonge est inscrit dans nos gènes que nous mentons tous effrontément et ce dès notre plus jeune âge. Et si l’on ne veut pas l’admettre, c’est parce que nous commettons un nouveau mensonge, ce qui prouve bien que nous vivons dans le mensonge [10].

Cette pensée tire probablement son origine d’un passage biblique qui dit ceci : « Tout homme est menteur » (ps. 116, 11). Il importe toutefois, à notre avis, que pour remédier au mensonge, il faut avoir le souci constant d’une vie intellectuelle et spirituelle fondée sur la vérité. Par suite, se détacher immédiatement de toute opinion qu’on découvre être fausse. Il faut ensuite prendre conscience des grands maux qui proviennent du mensonge et du mal qu’on se fait à soi-même en mentant. Le mensonge enténèbre l’âme. Il lui enlève sa liberté et ruine toute vie spirituelle. Un agir enraciné dans le mensonge pervertit l’esprit. Enfin, ne pas nous laisser envahir par les soupçons, et mieux encore ne pas en tenir compte, car ils sont très souvent une source subtile de jugements téméraires et mensongers.
La cupidité est un autre vice grave associé au manque d’humilié. Elle vient du latin « cupere » qui signifie désirer. Elle se définit comme le désir immodéré des richesses ou de l’argent. La cupidité et l’avarice veulent dire à peu près la même chose. Il est à noter cependant que le terme cupidité porte en lui-même une insistance plus marquée sur le désir. Ainsi Petit Bodiel est un personnage qui peut être qualifié de cupide et d’orgueilleux. La cupidité de Petit Bodiel embrasse en effet la soif immodérée des richesses et de la gloire qui se concrétise lorsqu’il décide d’exploiter les « deux gros gibiers » que sont l’hippopotame et l’éléphant :

Il faut que je fasse travailler et à merci les deux plus « grosses viandes » de mon pays. Je leur apprendrai que la valeur des animaux ne réside pas dans leur envergure physique et moins encore dans leur poids, mais bien dans la force de leur intelligence. C’est cette faculté qui, en eux, se développe et se crée. C’est elle la parcelle qu’Allawalam (Dieu) a logée en eux pour leur permettre de se perfectionner et de réaliser leur destinée [11].

Petit Bodiel agit de la sorte dans le seul but de montrer qu’il est intelligent, rusé, et de ce fait de s’enrichir. Il possède un puissant pouvoir, la ruse, mais comment le gérer humblement sans échouer ?
Aussi faut-il ajouter que l’exerce du pouvoir requiert une certaine expérience. Petit Bodiel n’en avait aucune. Il pensait qu’avec la ruse comme pouvoir il pouvait tout se permettre. Il refuse même d’écouter les sages conseils donnés par sa mère : « Le commandement gagné par la ruse se perd par la brutalité » À ce conseil, il riposte : « Ma mère, tout est ruse sur cette terre. Elle seule compte et opère efficacement par les temps que nous vivons, et cela depuis que l’homme est devenu roi de la terre » [12]. Il refuse d’écouter qui que ce soit. Il emprunte un chemin escarpé au détriment de l’humilité, de la sagesse et de l’honnêteté. Cicéron affirme au sujet des hommes de cet acabit dans Plaisir et vérité :

Il y a des hommes à qui tout sens de la mesure est inconnu : argent, honneur, pouvoirs, plaisirs sensuels, plaisir de gueule, plaisirs de toutes sortes enfin ; ils n’ont jamais assez de rien. Leur malhonnête butin, loin de diminuer leur avidité, les excite plutôt : hommes irrécupérables à enfermer plutôt qu’à former.

Petit Bodiel fait partie des ces hommes qui agissent démesurément dès qu’ils ont un quelconque pouvoir. Il est déchu comme tous ceux qui se méconduisent ainsi. Retenons cependant qu’en raison d’un certain déséquilibre affectif, dont tous les hommes sont plus ou moins marqués à la suite de la faute originelle, les richesses ordonnées par le Créateur au bonheur de l’homme sont devenues des biens ambigus, car mal utilisées, elles ne peuvent causer que de grands maux.
Signalons toutefois en passant que l’extrême pauvreté, l’expérience le prouve engendre habituellement de déplorables désordres, Voilà à notre avis pourquoi il y a un désir naturel des richesses qui ne comporte en lui-même rien de désordonné ? Il est à penser que ce désir agit comme un stimulant intérieur qui pousse à se procurer, de manière raisonnable, tout ce qui est nécessaire à notre subsistance et utile à notre perfectionnement humain.
Pour la bonne marche de la société, il est nécessaire d’inventer un nouveau comportement qui incite l’homme à maîtriser le raisonnement scientifique. Cependant, il ne doit pas tout réduire aux sciences parce que « la science ne peut nullement prétendre avoir compris les modes de fonctionnement de l’être humain et les finalités de son existence ni même prouver qu’elle y parviendra jamais » [13]. La spiritualité joue un rôle important dans l’équilibre social. Elle montre au grand jour que tout ne se réduit pas au matériel.
Seule une spiritualité qui fait de la science son alliée au lieu d’en faire son ennemie peut améliorer notre société actuelle qui sombre dans un rationalisme matérialiste exacerbé où l’orgueil insidieux sévit. « L’homme est un dieu, il ne doit pas s’humilier, il ne doit se courber devant rien, car rien ne saurait lui commander » [14] s’écrie l’homme envahi par l’orgueil. Ce type d’individu est complètement perdu du point de vue spirituel puisque la spiritualité demande de l’humilité. Ici faut-il se demander si l’homme est digne de monter s’il ne sait pas descendre.
Par exemple, par rapport au travail, Hésiode invite l’humain à s’y mettre autant qu’il peut au lieu d’envier celui qui le fait sincèrement pour améliorer ses conditions de vie : « Qui travaille s’enrichit, bientôt le fainéant l’envie. Où que le sort t’ai placé, travailler est la meilleure chose qui soit : cesse de t’occuper, insensé, des biens d’autrui ! » [15].
Il met ici la vertu du travail en exergue. En revanche, il défend à toute personne d’être orgueilleuse : « Ne laisse pas s’enfler ta démesure. La démesure, en effet, est funeste aux petites gens ; elle pèse même aux riches, et son poids les écrase quand ils sont en butte au malheur » [16]. Tout nous montre que la voie de la sobriété, de l’humilité est la meilleure. Il est à penser que le sot apprens à ses dépends que l’humilité est la voie qui élève.
L’illustration de cette pensée nous vient des trois principaux personnages du conte initiatique Kaïdara d’Hampâté BÂ dont voici brièvement le portrait. Ils y apparaissent respectivement dans l’ordre suivant : Hammadi, Hamtoudo et Dembourou. Cet ordre est très significatif : il montre également l’importance et le rôle qui doit être attribué à chacun d’eux. Hammadi est noble, les deux autres ont des noms de captifs. Chacun de ces personnages représente une attitude dans le monde initiatique et dans la vie tout court.
Hammadi, qui a été le premier à être présenté, est le personnage le plus doté de tous. Il possède un esprit perspicace. Il est patient et humble. Il l’a prouvé tout au long de l’histoire. Lorsqu’il a aperçu le petit vieux en guenille perché sur le fromager. Il l’a salué plusieurs fois sans que le vieux lui réponde. Il a cependant insisté. Il a montré qu’il était persévérant et endurant et le vieux lui-même l’a reconnu : « Quand des mains expertes et polies pétrissent délicatement un vieux corps ankylosé, la circulation d’un vieux sang coagulé s’active et la langue casse l’entrave qui le liait…Bonjour, fils patient et prévenant ». Sa générosité est aussi reconnue de tous. A son retour dans son village, « il créa une ‘’maison de bonté ‘’ pour recevoir pauvres, voyageurs et connaisseurs en toutes choses » (p. 117). Lorsqu’il est devenu roi, il s’est également montré bienveillant à l’égard de son peuple : « Hammadi veillait à ce que son peuple mangeât à sa faim et s’habillât convenablement » (p. 18)
Ajoutons qu’il est curieux, il a un désir ardent de savoir, mais il reste patient. Notons à ce sujet qu’il avait donné ses trois bœufs chargés d’or pour recevoir trois précieux conseils du vieux :

1. « En hivernage, garde-toi d’entreprendre un voyage dans l’après-midi ».
2. « Pour rien au monde tu ne violeras un interdit qui remonte à des siècles ».
3. « Jamais tu n’agiras sur un simple soupçon. Le premier fils de Satan a nom ‘’précipitation’’ et son puîné s’appelle soupçon » (p. 87-88).

Sa bonté l’a poussé à donner gratuitement deux de ces conseils qu’il avait achetés à prix d’or : le premier à Dembourou qui ne l’a pas écouté, il en a péri et le second à Hamtoudo qui lui non plus ne l’a pas écouté. Ils ont tous péri parce qu’ils ont transgressé des interdits traditionnels.
Après avoir reçu l’or, chacun a dévoilé l’usage qu’il comptait en faire. Ainsi parla Hammadi :


Quant à moi, je ne chercherai ni à être chef, ni à arrondir davantage ma fortune. Je ne désire point nager dans l’opulence. Je suis décidé, s’il le faut, à dépenser tous mes revenus pour connaître la signification des symboles et énigmes du pays des nains. Je n’ai point d’autre rêve en tête. Aux uns mon désir semblera pure folie, aux autres il paraîtra trop modeste. Pour moi-même, c’est le but le plus grand et le plus profitable qu’un homme puisse se fixer sur cette terre.

C’est en réalité, ce désir ardent de savoir qui fait de Hammadi ce qu’il est devenu : un roi patient, humble, persévérant, riche et aimé de son peuple dont il fait le bonheur.
Le deuxième personnage présenté est Hamtoudo. Contrairement à Hammadi, Il est trop impatient. Il veut tout savoir tout de suite au point qu’un génie de l’air lui donne ce conseil : « Tu le sauras quand tu sauras que tu ne sais pas et que tu attendras de savoir ». Il est épris d’opulence, et est également prédisposé à l’égoïsme lorsqu’il fait part de l’usage qu’il entendait faire de son or : « Je vais devenir un gros Dioula. J’achèterai et je revendrai. Je multiplierai mes richesses à un point tel que si Kaidara me revoyait il serait étonné de ma prospérité. Les griots diront de moi :

Il s’est enrichi par un long voyage et par ses entreprises multiples. Son escarcelle n’est plus à remplir. Sa maison est le rendez-vous des maquignons. Dans ses écuries, ce ne sont qu’alezans, bais, blancs, gris, noirs de jais qui ruent, piaffent et hennissent ! Oh ! qu’il est riche ! Oh ! qu’il est grand seigneur ! Il n’a plus d’effort à déployer pour combler ses désirs (p. 75).

Le troisième personnage est Dembourou. Lui et Hamtoudo ont des traits communs. Il veut être un grand dirigeant. Il est également épris de richesse et de renommée. Son esprit est prédisposé à la tyrannie, à l’intolérance et à l’orgueil :

Je vais employer mon trésor à me créer une grande chefferie. Je commanderai à beaucoup de villages. Je deviendrai un grand seigneur. On parlera de moi, on chantera mes louanges, on me craindra. Je ne souffrirai point que l’on parle de quelqu’un d’autre dans tout le pays (p. 73-74).

Dembourou et Hamtoudo ont pris des voies tortueuses conduisant à l’orgueil, à l’avarice, à la mort. Ils ont refusé chacun d’écouter les conseils prodigués par l’homme averti qu’est Hammadi : « Hivernage ou pas, nous avons décidé de nous en aller d’ici cet après-midi, et c’est cet après-midi que nous nous en irons ! ». Ils n’ont pas respecté le conseil et Dembourou y a laissé la vie. La mort de Hamtoudo est causée par le non respect d’un interdit « datant de mille ans ». Le manque d’humilité est à l’origine de l’échec de Dembourou et de Hamtoudo. Il est possible d’ajouter à leur orgueil la sottise si nous nous rallions à la pensée d’Hésiode qui affirme :

L’homme accompli, de lui-même pense à tout : il regarde l’avenir et se demande ce qui, à terme, est préférable. Suivre les bons conseils, voilà encore qui est d’un sage. Mais celui qui ni ne réfléchit par lui-même, ni ne tient compte des avis d’autrui, celui-là est un bon à rien [17].

Il est à penser, pour conclure, que la richesse mentale donne de lourdes responsabilités à l’intellectuel. Loin de fuir la société, il doit en accepter toutes les charges calmement et fermement. Pour cela, il doit chercher à concilier son sens de la critique et sa spiritualité. Il ne doit se cacher derrière aucun raisonnement scientifique pour refuser de cultiver son sens de la morale et sa vie spirituelle. Il doit constamment élargir le champ de l’éthique et se battre pour l’amélioration des conditions de vie de ses concitoyens. Cela passe aussi par une spiritualité, une morale sans rationalisme exacerbé et sans fanatisme.

BIBLIOGRAPHIE

BÂ, A. H., Kaïdara, Abidjan, NEI-EDICEF, 2009.
- « Le Roi qui voulait tuer tous les vieux », in Il n’y a pas de petite querelle, Paris, Pocket, coll., Nouveaux contes de la savane, 2000.
- Njeddo Dewal : Mère de la calamité, Abidjan, NEI-EDICEF, 1994.
- « Une leçon d’humilité », in La Poignée de poussière, Abidjan, NEI-EDICEF, 2009.
- « Les Trois choix du marabout », in Contes des sages d’Afrique, Paris, Seuil, 2004.
- Petit Bodiel, Abidjan, NEI-EDICF, 1993.
- « Le Mensonge devenu vérité », in La Poignée de poussière, Abidjan, NEI-EDICEF, 2009.
BILAND, C., Psychologie du menteur, Paris, Odile Jacob, 2004.
CHARPAK, Georges, Devenez sorciers, devenez savant- comment déjouer les sorciers, Paris, Odile Jacob, 2002.
HÉSIODE, Les Travaux et les jours, Paris, Arléa, 2012.
PAPUS, La Science des mages et ses applications théoriques et pratiques, Paris, Bussière, 2009.
YAGI, AMINA, Les Compagnons du prophète, Alger, ZYRIAB, 2002.


[1Université des Lettres et Sciences Humaines de Bamako (ULSHB), Mali.

[2BÂ, A. H., « Le Roi qui voulait tuer tous les vieux », in Il n’y a pas de petite querelle, Paris, Pocket, coll. Nouveaux contes de la savane, p. 26.

[3BÂ, A. H., Njeddo Dewal : Mère de la calamité, Abidjan, NEI-EDICEF, 1994, p. 28-29.

[4BÂ, A. H., Njeddo Dewal, p. 40.

[5BÂ, A. H., « Une leçon d’humilité », in La Poignée de poussière, Abidjan, NEI-EDICEF, 2009.

[6BÂ, A. H., « Les Trois choix du marabout », in Contes des sages d’Afrique, Paris, Seuil, 2004, p. 95.

[7BÂ, A. H., Petit Bodiel, Abidjan, NEI-EDICF, 1993, p.13.

[8BÂ, A. H., « Les Trois choix du marabout », ibid., p. 96-97.

[9BÂ, A. H., « Le Mensonge devenu vérité », in La Poignée de poussière, Abidjan, NEI-EDICEF, 2009, p. 66.

[10Paris, Odile Jacob, 2004, p. 25.

[11BÂ, A. H., Petit Bodiel, op. cit., p. 41.

[12Ibid. p. 64.

[13CHARPAK, Georges, Devenez sorciers, devenez savant-comment déjouer les sorciers, Paris, Éds Odile, Jacob, 2002, p. 17.

[14PAPUS, La Science des mages et ses applications théoriques et pratiques, Paris, Éds Bussière, p. 153.

[15HÉSIODE, Les Travaux et les jours, Paris, Arléa, 2012, p. 89.

[16Ibid., p. 85.

[17HÉSIODE, op. cit., p. 88.

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