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ENTRE TEXTE, CONTEXTE ET PRÉTEXTE, LA « MISE EN ABYME » DU CAHIER D’UN RETOUR AU PAYS NATAL DANS L’UNIVERS CONTEMPORAIN

D 15 avril 2016     H 02:18     A Clotaire SAAH NENGOU     C 6271 messages


Revue d’Études Africaines n°2.
Littérature, philosophie, sociologie, anthropologie et art.
Année 2015

ENTRE TEXTE, CONTEXTE ET PRÉTEXTE, LA « MISE EN ABYME » DU CAHIER D’UN RETOUR AU PAYS NATAL DANS L’UNIVERS CONTEMPORAIN

Auteur : Clotaire SAAH NENGOU [1]

L’évasion en littérature, au sens de Proust, était comprise comme « l’affranchissement par la lecture ou l’imaginaire » [2]. Considérée cependant sous le prisme de la poésie de Césaire, l’évasion c’est l’« affranchissement par l’écriture ». Qui dit écriture insinue style ou expressivité. Le style devient alors un outil pour la rébellion, dont l’auteur se sert pour se désaliéner, se libérer de la tyrannie culturelle tout en libérant l’homme et la société. Dans sa quête de l’absolu, Césaire va briser les murs de sa prison mythique dans un univers blanc fait d’oppression et constitué de stéréotypes pour s’évader en rêve vers sa terre natale et l’Afrique authentique. Harris dirait mieux : « …rompre les murs invisibles de sa prison et s’emparer de cette liberté dont seuls jouissaient les Blancs » (1973 :110), transposant cette évasion/ réclusion dans l’écriture de Glissant, l’on dirait « des murs qui tombent... » (2008 :120). Le Cahier d’un retour au Pays natal [3] d’Aimé Césaire est en quelque sorte une « poésie saute-prison », par analogie aux « danses saute-prison » dont le « poète-prisonnier » fait mention dans son écriture poétique. L’on sait bien que pour sauter d’une prison, il faut d’abord gravir un mur-forteresse, avant de faire un saut décisif vers la liberté, car « prison » rime avec son contraire « l’évasion ». Il s’agira dans le présent travail de créer des correspondances, c’est-à-dire choisir des mots en conformité avec des situations, qui peuvent être interprétés de différentes manières. Nous passerons du signe (texte) à la signification (dans son contexte), et de la signification à la sur-signification (par le prétexte). Il s’agira d’explorer, à partir du poème de Césaire, des possibilités de mise en abyme, c’est-à-dire une sorte d’agrandissement du petit cadre poétique du pays natal projeté dans le cadre macrocosmique du monde actuel. La mise en abyme ou the story within a story est une façon d’établir par un réseau de correspondances subtilement tissées, des parallèles entre deux images, cela permettant de faire ressortir la vérité dans tous types de narrations : romans, poèmes, théâtre, chanson, film, etc… [4]. Nous considérons le texte dans son contexte comme motif apparent sur lequel on s’appuiera intentionnellement pour élargir notre champ exploratoire, et de signification.
En quoi le Cahier d’un Retour au Pays Natal (CRPN)… constitue-t-il un univers microcosmique, qui permet d’apprécier notre macrocosme actuel selon un jeu de correspondances ? Le CRPN, décor d’une certaine époque, pourrait aussi être la vitrine de toutes les époques et de toutes les situations existentielles. Comment la démarche mythique du poète qui évoque lyriquement son microcosme antillais, projette-t-elle une large photographie ou un gros plan sur la réalité du monde actuel ?

Contexte du poème : espace-prison et évasion

Le cadre temporel de la parution du long poème se situe vers les années trente en Occident, où le poète, dépaysé et solitaire, en rupture avec les Antilles natales, vit dans la nostalgie de la fuite vers sa petite île. Depuis cette sorte de « bagne » de Blancs, le poète désenchanté vit dans la nostalgie d’un retour imminent. Il se rappelle le pays natal, qui baigne dans une misère multiforme, l’oppression et l’esclavage. L’oppression est caractérisée par la négrophobie, la pauvreté, l’aliénation, le fatalisme par la soumission du « bon nègre », la colonisation en Afrique. Le poète, spirituellement éveillé et conscient de sa condition, se révolte spirituellement un matin, où il rejette l’Occident tel qu’on le voit dans les tous premiers vers de Cahier … :

« Au bout du petit matin…
Va-t-en lui disais-je, gueule de flic, gueule de vache
, … » (1983 :7)

Une correspondance établie à partir de cette répudiation lors d’un « petit matin » d’éveil nous projette vers l’Europe et particulièrement la France dans laquelle le policier est dans le jargon le « flic » et où le nègre fait régulièrement face aux « gueules de flic », qu’on peut assimiler à la police d’immigration, présente sur tous les trottoirs et surveillant farouchement la foule pour dénicher les « sans-papiers » ou les « irréguliers ». En réalité, ce type de police est répandu sur tout l’espace Schengen pour protéger la grande Communauté Économique Européenne de l’invasion de visiteurs illégaux aujourd’hui.
En effet, l’Occident a la configuration d’un immense cloître entouré de barbelés où on n’entre pas n’importe comment. C’est aussi un monde de la solitude comme la « prison » de Césaire. Car le poète, dans son exil occidental des années trente, a souffert de racisme, d’isolement et de dépaysement. Il nous le décrit par l’entremise d’un gros plan sur le nègre solitaire, assis sur un banc de tramway. Ce Nègre affalé est le prototype du travailleur immigré, prolétaire, lassé par des injustices et des conditions discriminatoires de travail :

« C’était un Nègre grand comme un pongo…dans un banc de tramway… La misère, on pouvait le dire, s’était donnée un mal fou pour l’achever…elle avait affolé le cœur, vouté le dos. Et l’ensemble faisait parfaitement un nègre hideux… Il était COMIQUE ET LAID… (ibid. :40-41).

Le nègre du tramway survit encore aujourd’hui dans sa symbolique. Beaucoup d’étrangers victimes de la xénophobie normée se retrouvent isolés et voilés dans la rhétorique de l’« identité nationale » en France, qui exprime une sorte de méfiance à l’endroit des immigrés. Ces commentaires de R. Fonkoua le montrent [5].
Fort de l’expérience antillaise, Glissant et Chamoiseau pensent que la notion d’identité nationale qui justifie ce ministère (Ministère de l’immigration) est rétrograde. Elle provient d’une approche dépassée des États –nations…


« Aujourd’hui les nations n’ont rien à faire avec les formes d’identité, parce que les flux migratoires ne menacent en rien l’identité française…En procédant ainsi, la France témoigne de son incapacité à penser les relations entre des cultures…Ils sont au contraire dans le mouvement inéluctable de l’histoire comme le fut l’évolution de l’homo « sapiens »…(il est lancé un appel) à toutes les forces humaines…(pour) une protestation contre ce mur-ministère qui tente de nous accommoder au pire… » (2008 :120)

Le Nègre du tramway ressemble à une espèce animale, sujet qui vit retranché dans un ghetto favorisé par la présence de ce type de « mur-ministère » qui asservit d’autres hommes. De même, le poète, dans les années trente est victime du racisme ou cet autre « mur » invisible qui va marginaliser l’Africain en général et l’Antillais en particulier, dont le Nègre du tramway ne serait qu’une symbolique dans la société occidentale. C’était, pour ainsi dire des « murs » intérieurs dictés par des politiques xénophobes, dans le but de mieux séparer les hommes vivant dans un espace vital. Mais il n’y a pas que les « mur-ministères » de Glissant. On retrouve aussi des « murailles frontalières » infranchissables, opposition des concepts « retour » et « fuite ».
Mais il y a aussi des « murs » extérieurs, qu’on ne peut facilement escalader de l’extérieur parce qu’ils sont les frontières ou des remparts d’une forteresse que l’on protège jalousement, l’espace Schengen. La France au sein de l’espace géographique Schengen s’est prémunie contre les assauts de milliers de migrants clandestins fuyant famines guerre, exactions religieuses et culturelles et autres misères devenues presque une fatalité dans leur pays natal. Mouvement contraire à celui que fit le poète désenchanté soixante dix ans auparavant pour rentrer au pays bien aimé. Car, aujourd’hui, des hordes incontrôlées de Nègres empruntent le chemin inverse à celui de Césaire pour fuir plutôt le pays natal, mal aimé pour plusieurs raisons, abandonnant tout derrière eux pour se jeter à l’assaut de l’Europe fortunée. Le concept du « retour » correspond aujourd’hui de manière antinomique au mouvement inverse, la « fuite ». On voit très peu des gestes semblables à ceux de Césaire de nos jours. Le mouvement migratoire des milliers de jeunes tend à converger vers l’Europe, bien que transformée en forteresse inviolable. Le grand paradoxe est que ceux-ci brisent les murs de cette forteresse pour y pénétrer par la force (Lampedusa). Le grand des paradoxes est que sans fortunes, ceux-ci préfèrent vivre cachés comme des rats, déambuler sans emploi et mille fois crever sous les intempéries, ou périr dans la mer Méditerranée au cours de la traversée que de retourner ou de rester honorablement au pays natal. Voila une transposition en paradoxe du cliché actuel qu’on appellerait la « chronique d’une fuite du pays natal » par correspondance dysphorique au titre célèbre d’un poème, « Cahier d’un retour au pays natal ».
L’Occident de Césaire est aussi le lieu du culte de la raison supérieure qui a pour conséquence le complexe de supériorité, voire de la déraison. C’est le monde de l’ordre austère, de l’inconditionnel de la raison, qui lui donne un air cartésien, une once de supériorité sur le restant des hommes. Le poète appelle ce monde occidental des « larbins de l’ordre ». Le christianisme qui y règne en maitre est complice de l’esclavage et de la colonisation ; le poète les appelle des « hannetons de l’espérance ». Monde de l’artificiel, de l’inauthentique ; forêt de fer et de bétons, c’est un espace plein de « mauvais gris gris », car le vrai « gris gris » est le fétiche véritable que l’on retrouve dans les profondeurs inexplorées de l’Afrique, situées aux antipodes de l’Occident artificiel. C’est dans cet envers du décor que le poète revoit sa terre natale, très naturelle, mais faite d’un tassement de misères. En vérité, ce ne sont pas les îles paradisiaques aux plages de cocotiers pittoresques, dont rêvent des touristes blancs épuisés par le béton et les villes dénaturées, en mal de mer au sable fin et d’exotisme tropical. Le poète en prend donc conscience et c’est pourquoi il rejette l’un :

« Va-t-en je déteste
Les larbins de l’ordre et les hannetons de l’espérance. Va-t-en mauvais gris gris
Punaise de moinillon
… » (p.7)

L’aliénation ou la misère psychologique qui règnent au « pays natal » se caractérisent par le complexe d’infériorité, la veulerie, le larbinisme, la passivité, l’hypocrisie, la peur de revendiquer ses droits et le manque de bon sens. Car le poète dit hyperboliquement de son pays natal qu’il souffre, mais « est plus calme que la face d’une femme qui ment ». Le poète parle aussi d’« une vieille misère pourrissant sous le soleil silencieusement ». On perçoit, à travers ce contexte antillais un décalque de plusieurs pays de l’hémisphère sud, aux riches minerais, pourrissant de pauvreté au milieu de l’abondance. Ces pays très mal en point marchent le dos courbé comme le pays de Césaire, incapables de se développer pour le fait qu’ils sont minés par la corruption et demeurés complices de leur propre délabrement. C’est pourquoi ces pays, aux populations qui ont des penchants éthyliques, sombrent dans la misère matérielle. En plus, la trop forte consommation d’alcool les rend moins enclins à la réflexion sobre et au travail acharné. Le poète écrit quelque chose qui se rapproche de cette apparence :


« Puis je me tournais vers des paradis pour lui et les siens perdu, plus calme que la face
D’une femme qui ment…
Au bout du petit matin les Antilles qui ont faim…dynamitées par l’alcool…échouées dans la boue…
Au bout du petit matin …les martyrs qui ne témoignent pas…une vieille misère pourrissant sous le soleil, silencieusement
… », p.9.

En d’autres termes, les Nègres des Antilles, dans leur grande majorité, s’enivrent de rhum, sorte d’alcool distillé, dérivé de la canne à sucre. L’Afrique elle-même aujourd’hui est partout bombardée d’alcool. Son économie, presque bachique, repose plus sur la production de toutes sortes de bières, par des entreprises filiales de celles d’Occident, seules entreprises émergentes. C’est une floraison de brasseries multinationales qui font boire davantage, hommes, femmes et des plus jeunes. L’on peut bien voir l’effet soporifique de ces produits parfois désastreux pour le raisonnement de beaucoup d’africains. Car ces industries poussent les gens à boire pour se droguer afin de fuir la réalité morbide du chômage et de la mal gouvernance. Le peuple croupit ainsi dans la médiocrité. L’alcool intensifie l’opportunité des fêtes interminables. Les conséquences sont : l’absentéisme au travail et l’enlisement de l’économie. L’éthylisme est la vermine qui gangrène non seulement les Antilles de Césaire, mais aussi tout le continent noir. Des nations infestées d’ivrognes, volubiles, des gens qui désespèrent aux moindres défis que la vie leur lance ; mais par contre, ils sont effroyablement silencieux lorsque leurs droits humains les plus élémentaires sont foulés aux pieds des dictatures. À regarder les choses d’en face, on dénombre parfois sur le terrain, alignés les uns après les autres, une cinquantaine de bars/bistrots, dans un rayon de cent mètres ; alors qu’on ne peut voir un seul hôpital digne de ce nom sur une vingtaine de kilomètres. Et comme si cela ne suffisait pas, il y a aussi la famine et la vie chère qui martyrisent le peuple antillais. Toute la jeunesse a faim. En effet le poète scande dans son vers, cette faim qu’il décrit par l’hyperbole et mise en relief par la redondance du phonème /f/.

« Les Antilles qui ont faim…, p.8.
(la voix des Antillais) s’oublie dans les marais de la faim
Et il n’y a rien, rien à tirer vraiment de ce petit vaurien qu’une faim qui ne sait plus grimper aux agrais de sa voix… une faim lourde et veule Une faim ensevelie au plus profond de la faim de ce morne famélique
… », p.12.

Les Antilles constituent ici un contenant. Or le poète exprime le contenu par son contenant et c’est une figure de synecdoque : « Les Antillais qui ont faim », voudrait-il dire ? « Le monde a faim », établissant une correspondance à partir de ce contexte, nous pourrions également évoluer en reprenant le poète pour dire plutôt : « le monde qui a faim ». La faim catalysée par la vie chère est devenue un phénomène anodin partout dans le monde. Avoir faim n’est pas seulement l’affaire des seules Antilles de Césaire dans le CRPN. C’est un cliché de l’actualité en grandeur nature, dans les pays du Sahel : en Somalie, au Mali, au Sénégal, au Burkina Faso. C’est aussi ailleurs à Madagascar au Maghreb arabe, dans les Pays de l’Est européen, au Pérou, au Mexique, à Haïti, et bien d’autres pays du tiers monde qui se trouvent frappés de plein fouet par le phénomène conjugué de la « vie chère » et la fureur de la nature, dont le réchauffement climatique planétaire engendre des excès de climat (inondations, désertification), cela impliquant aussi du désordre et des crises alimentaires ; des guerres civiles absurdes et destructions massives, avec pour corolaire, des hordes de refugiés et de mendiants. Chez près de 860 millions d’habitants sur cette planète, soit un habitant sur six, c’est une constante boulimie qui se heurte chaque fois à la langue de bois de l’Occident très cartésien et très riche, mais accusé de perpétrer un crime moral de fait, contre l’humanité. En effet, l’Occident récolte des tonnes de céréales pour produire du « biocarburant » (« éthanol » ou énergie dite « verte ». carburant de remplacement en concurrence avec le pétrole du sud dit « pollueur »). Voila une dernière trouvaille qui est dévolue à la nutrition des machines, alors que des millions d’hommes sans le grain ont faim. Voila du jamais vu de mémoire d’homme. Il s’agit d’une grande controverse des temps modernes. Le monde par de telles incongruités a avancé à grands pas certes ! Mais vers le néant. Ainsi l’Occident, pourvoyeuse de leçons au nom des valeurs helléniques donne l’impression de civiliser, mais à y regarder de plus près, c’est lui qui tend plus à abrutir qu’il ne libère celui qu’il nomme dédaigneusement « le sauvage ». Biodun le rappelled [6] :

« This word « de-civilize », is actually the very word used by Césaire in his monograph : on this account, colonialism set out with pretentions to “civilize” the colonized, but what it actually achieved was to brutalize and de-civilise both the colonizer and the colonized », (2010:610).

« Déciviliser, c’est l’expression que Césaire emploie lui-même, dans son livre. Il pense que la colonisation s’arroge le droit de civiliser. Mais en réalité le résultat en est qu’elle avilit à la fois colon et colonisé », (notre traduction).


Le monde est sordide. Les Antilles, pays du poète, font piètre figure en termes de salubrité et de plan du cadastre. Il s’agit en effet d’un habitat malsain, où des centaines de pauvres familles sont condamnées à vivre à l’étroit. Ces lotissements sont l’envers du décor fabuleux des gens qui vivent plus décemment dans des villas huppées. Le poète décrit la case de son enfance, laquelle git comiquement dans un coin d’une rue sordide. Sa case est en quelque sorte une symbolique du taudis paternel dans les Antilles pauvres. Cette description est une hyperbole de cette misère qui fascine le lecteur :

« Au bout du petit matin, une autre petite maison qui sent très mauvais dans une rue étroite, une maison minuscule qui abrite en ses entrailles de bois pourri des dizaines de rats et la turbulence de mes six frères et sœurs, une petite maison cruelle … », p.18.

La rue principale qui mène au taudis du poète, en plus d’autres artères et places publiques de la « rue Paille », forme le pittoresque du ghetto. Cette rue est sinistre tel qu’on peut le voir ici : « Tout le monde méprise la rue Paille. C’est là que la jeunesse du bourg se débauche. C’est là surtout que la mer déverse ses immondices, ses chats morts et ses chiens crevés (…) et le sable est noir, funèbre, on a jamais vu un sable si noir (…) », p.19.
_ Ce contexte poétique, qui décrit la case du poète en montrant le délabrement humain dans les bidonvilles antillais des années trente, nous renvoie par voie de correspondance aux réalités ambiantes dans les cités d’aujourd’hui. En effet, la case de Césaire et même la « rue Paille » s’apparentent à celles qu’on retrouve dans plusieurs cités et méga cités du monde développé, et pire dans le monde en développement. Il existe ce type de ghetto partout : On en voit dans le « favélas » de Rio de Janeiro (au Brésil), où règne un surpeuplement surréaliste de l’espace ajouté à plusieurs maux sociaux, dont le crime organisé, les cartels de la drogue et la promiscuité sexuelle occupant des rues obscures comme la « rue Paille ». La « rue Paille » pourrait aussi se voir à Obalendé ou à Jégoulè dans Lagos au Nigéria, à New Bell (Douala) au Cameroun ; dans l’habitat sordide des travailleurs de la mine en Afrique du Sud ; dans les quartiers de Queens aux États unis, dans les bidonvilles au Mexique et en Colombie, dans les quartiers défavorisés et à haut risque de Marseille en France ; parmi le Gitans, Roma ou Gypsies dans leur charettes-maison qui errent partout dans les rues obscures d’Europe, etc. L’on peut, à cet effet, faire gros plan sur un atroce de la misère, qu’on peu même dire exagérée, dans les sillages de la description de la case paternelle du poète. Il s’agit des bidonvilles de « Da Ravi » qui se situent à Mombay (encore appelée Mombay) en Inde. C’est le cas atypique d’une zone terrifiante de la misère humaine. C’est un surpeuplement hyperbolique de près d’un million d’âmes sur une superficie de trois kilomètres carrés. Un journaliste d’investigation, l’Anglais Mac Cloud, qui a séjourné dans ce bidonville, au sein d’une famille d’accueil, nous peint un vif tableau de l’incroyable à travers un documentaire télévisé [7]. Le reporter précise qu’il y a, à Da Ravi, des maisons d’une superficie de 3mx3m, bondées de larges familles (comme pour le cas du poète). L’espace de ses hôtes était constitué d’une seule pièce faisant office de salon, de chambre à coucher et de salle à manger, avec en son sein une quinzaine de personnes, en plus de gros rats qui circulaient partout. Dans cet espace minuscule, aucune intimité n’est possible, car il n’y a pas de pièces à part. Cloud nous fait hérisser la chevelure lorsqu’il nous apprend que dans cette agglomération le record battu est de 21 personnes dans une seule chambre. Une seule latrine est utilisée par 500 personnes au moins dans le quartier. Devant un tel dénuement, tout le monde défèque dans un petit ruisseau qui traverse le bidonville, d’où la prédisposition de tout le monde aux maladies, même les plus innommables. Tous les habitants de Da Ravi lavent leurs linges dans les eaux usées et les égouts. Comme dans la « rue Paille » du Pays natal de Césaire, toute sorte d’immondices jonche les rues de « Da Ravi ». Toutefois, malgré cette occupation compacte de l’espace où toute la misère humaine est condensée dans de petits espaces vitaux, le taux de criminalité y est presque nul, contrairement aux « Favelas » du Brésil où une personne est tuée toutes les heures. À Da Ravi, les visages sont presque toujours illuminés et les gens de tous les âges sont solidaires les unes des autres. C’est ici l’illustration de l’adage qui dit qu’on peut « souffrir en souriant ». « Da Ravi » de Mombay en Inde est donc le bidonville le plus densément peuplé et surtout le plus fascinant de la planète d’après le reportage.
Il n’existe pas un seul carré de la surface du monde en développement qui ne reflète point la présence du taudis de Césaire, un spectacle poignant de la misère de l’habitat et de la déchéance humaine. Le poète humaniste et universaliste porte en lui la forme entière de la condition humaine, qui partage avec les autres races. Il voudrait ainsi dénoncer toutes ces discriminations tues et dissimulées sous ce soleil, une industrie à fabriquer de sous-hommes, car il écrit dans son poème cette métaphore filée :


« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche… ».

En d’autres termes, le poète parlera pour tous les laissés-pour- compte de la « Rue paille » (sa maison de fortune) aux favélas brésiliennes, en passant par « Queens » « Harlem », « Jègoule », « Daravi », « Pikine », « Soweto » et bien d’autres encore parsemées dans tous les coins du globe. Le poète appartient à tous les ghettos humains : « Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes panthères, je serais homme-juif…homme de Calcutta … Homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas ».
Correspondances onomastiques de la misère universelle : Calcutta, Da Ravi (Mombay). « Rue Paille » (la case natale du poète), Harlem = misérabilisme. Favélas, Ghettos, juifs, Jègoulè (…).
Les images révoltantes et hallucinantes des Antilles malades inspirent au poète l’alternative de la fuite : « Partir… » ou fuir en sautant par-dessus les murs de sa « prison » occidentale. S’évader esthétiquement vers le « pays natal », comme il le dit dans son poème :

« Au bout du petit matin…Partir…j’arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays…j’ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies » (p.20).

Le monde de Césaire et l’actuel : monde malade

Les « plaies » sont une figure de synecdoque (représenter la partie pour le tout) qui représente toutes les maladies et les misères physiques chez le peuple. Ce sont les « Antilles malades » de leurs multiples tares. Une plaie (ou blessure), c’est une déchirure dans la chair qui crée de la peine et de la souffrance. Ce peuple couvert de plaies ressemble à des « mortifèrés » (comme des pestiférés), des morts-vivants dans cet amoncèlement de maladies. D’ailleurs, le poète, en médecin de circonstance, au chevet de sa terre natale, fait le diagnostic de graves épidémies ou de grandes endémies qui rongent sa terre natale. On peut le voir à travers cette énumération de maladies très graves, exprimées dans Cahier… :

« … Au bout du petit…les hystéries, les perversions, les estropiements, les prurits, les urticaires, les hamacs tièdes …les scrofuleux bubons, les poutures de microbes très étranges, les poisons sans alexitères connu, les sanies les plaies bien antiques, les fermentations… d’espèces putrescibles… », p.12-13.
Des Antilles malades au monde aujourd’hui malade de plusieurs maux, il n’y a qu’un petit pas à franchir, celui de la complexité des maladies. Car par la correspondance, en plus du monde qui a faim, on peut ensuite voir cet univers qui est frappé de plein fouet par des endémies et une grande pandémie, en l’an deux milles, celle du S.I.D.A. (Syndrome Immuno déficitaire acquis) encore appelée la « grande tueuse ». Césaire, dans les années quarante, avait pris de l’avance sur le temps et le concept lorsqu’il parlait dans son Cahier … de « microbe très étrange » ; « poison sans alexitères connus » (p.12), ou en d’autres termes des maladies sans réel traitement. C’est donc un mal qui ronge le monde entier et tout particulièrement le monde en développement. Il était déjà visionnaire du mal qui allait conquérir la planète de bout en bout, plusieurs décennies plus tard. Ce monde perçu dans ses divers problèmes se retrouve dans presque tous les vers du Cahier… Les Antilles de Césaire sont une « mise en abyme » des misères multi dimensionnelles à l’échelle planétaire.

Mise en abyme du concept d’un« retour » dans l’obsession actuelle de la « fuite »

Le poème « Cahier… » est le manifeste d’une préparation de fuite volontaire de l’Occident vers les Antilles ou l’Afrique. Cependant, dans ce contexte va se dessiner une antinomie, qui est aujourd’hui d’actualité, celle de la fuite de plusieurs Africains et autres jeunes d’ailleurs qui quittent leur pays natal pour s’enfuir vers l’Europe, en quête de « paradis » qu’ils n’ont pas chez eux. C’est celle de la fuite éperdue du pays natal, que beaucoup choisissent pour rentrer en force en Occident. Le monde actuel fait face tous les jours à cette nouvelle forme de migration par le risque poussé à l’extrême, telle une opération suicidaire.

CONCLUSION

Le Cahier d’un Retour au Pays natal est une belle œuvre qui brille tel un phare, en éclairant avec consistance sur hier, aujourd’hui et demain. Au terme de notre étude, on peut se rendre compte que quatre grands maux similaires à ceux du contexte du poème marquent notre temps : la privation des libertés (la prison, la tyrannie, l’aliénation, la guerre, le terrorisme) ; la profusion des drogues de tous genres ; la famine (due au surpeuplement et à l’égoïsme) ; la maladie (due à la promiscuité et la pauvreté). L’espace de la prison de Césaire s’est mué aujourd’hui en une sorte de forteresse européenne, « l’espace Schengen » où la communauté Économique Européenne est un objet de convoitise pour certains États pauvres du Sud, dont la jeunesse ne vit que de rêves de traverser la mer Méditerranée et rejoindre l’Occident. L’éthylisme ou alcoolisme antillais s’apparente au fléau pernicieux qui ravage beaucoup de pays du Tiers monde, où l’on s’évertue à créer plus d’industries de tabac et de bière qu’autre chose de moins nocif. La famine et la vie chère sont le lot quotidien dans plusieurs pays marqués par une économie moribonde et les caprices du climat qui affecte une terre infertile et ingrate. Que dire de toutes ces maladies engrangées le plus dans l’hémisphère sud, dont les pays sont décimés par le SIDA et les grandes endémies ! Bien qu’écrit en 1935, le Cahier… de Césaire est un texte qui reste thématiquement et esthétiquement un poème à structure ouverte, pouvant inspirer tout un chacun. Car le poète homme universel va partager les combats de tous les hommes de tous les temps. Les Antilles de Césaire sont une mise en abyme du monde actuel, car le « véritable pays de Césaire, c’est le monde ». Le poète a une géographie sans limite tel qu’il l’a dit à Ngal : « J’ai ma propre mythologie…je me suis construit une géographie imaginaire » [8].

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

CÉSAIRE, Aimé, Cahier d’un retour au Pays Natal, Paris, Présence Africaine, 1983.
CONDÉ, Maryse, Profil d’une œuvre « Cahier d’un retour au pays natal », Paris, Hatier, 1978.
GLISSANT, Edouard et Chamoiseau, P., Quand les murs tombent. L’identité Nationale Hors-la-loi, Paris, Gallad Éditions, 2008.
KESTELOOT, Lylian, Anthologie négro-africaine, Verviers, Marabout Université, 1976.
OLANIYAN, Tejulola et QUAYSON, A. (éds), African Literature : an Anthology of criticism and Theory.


[1Obafemi Awolwo University Ile-Ife, Nigeria

[2PROUST, Marcel, écrivain français écrit à propos du romancier et du roman, qu’il s’agit de sources de joie et de liberté. Extrait d’ABC DU BAC, Paris, Hatier, 1978, 21.

[3Une première édition du Cahier d’un retour au pays natal fut publiée à Paris dans la Revue Volontés, 1939. Ce poème fut prématurément publié à Cuba en 1947, dans une traduction de Lydia Cabrera.

[4Mise en abyme, extrait de commentaires en ligne,
<http://en.wikipedia.org/wiki/Story_...> 5/21/14.

[5Romuald FONKOUA, Présentation et commentaires sur « Quand les murs tombent. L’identité Nationale Hors-la-loi ? d’Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau », in Culture Sud, n° 168, juillet-mars 2008, p.120.

[6BIODUN, Jeyifo, « In wake of colonialism and Modernity », in African Literature, p. 610.

[7Kevin MC CLOUD, auteur du reportage “Slum dog experience”, une émission de la BBC retransmise dans « Espace surpeuplé » sur la chaine Canal France Télévision (Planète +) 18 janvier 2013.

[8Interview de Césaire rapportée par Georges NGAL, citée dans Culture Sud, 2008, p.156.

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