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EMPRUNT LEXICAL. LE CAS DES TERMES DE COULEUR DU FRANÇAIS À L’ARABE MAROCAIN

D 21 avril 2015     H 01:32     A Mounir BOURRAY     C 2766 messages


1. EMPRUNT

D’après Dubois et ses collaborateurs (1984 : 188), on parle d’emprunt linguistique « quand un parler A utilise et finit par intégrer une unité ou un trait linguistique qui existait précédemment dans un parler B et que A ne possédait pas ». Quant à Michel Arrivé, Françoise Gadet et Michel Galmiche (1986 : 245), ils le définissent par « l’un des processus par lesquels s’enrichit l’inventaire des éléments (essentiellement lexicaux) d’une langue. Il consiste à faire apparaître dans un système linguistique – par exemple le français – un élément issu d’une autre langue – par exemple […] l’italien, l’anglais ».
À partir de ces deux définitions, nous considérons que l’emprunt est un processus linguistique qui permet d’enrichir le lexique de deux langues en interaction et en contact permanents, la première est la langue donneuse et la deuxième la langue prêteuse. Dans la même perspective, ajoute M. Grevisse (1993 : 190), on appelle emprunts « Les éléments qu’une langue, au cours de son histoire, a pris à d’autres langues. Ce que l’on emprunte le plus facilement, ce sont des mots, spécialement des noms, des verbes et des adjectifs ».
Cette définition met en exergue deux idées essentielles, à savoir :

  • le terme étranger prend le statut d’emprunt à partir du moment où il s’intègre dans le système linguistique de la langue d’arrivée ;
  • appartenant à des classes lexicales ouvertes, les noms, les adjectifs et les verbes occupent toujours la première place dans les emprunts entre la langue donneuse et celle prêteuse. Cette deuxième idée est appuyée par M. Arrivé, F. Gadet, M. Galmiche (1986 : 245) qui précisent que « le phénomène de l’emprunt n’est généralement étudié que dans le lexique. (…) qu’il a la plus grande extension ».

Notre étude s’inscrit dans ce cadre et prend pour objectif l’analyse de l’intégration des noms et des adjectifs chromatiques d’origine française à l’arabe marocain. Cette étude distingue, alors, parmi les emprunts intégrés, ceux qui ont subi des changements, et ceux qui n’en ont pas eu besoin.

2. MÉTHODOLOGIE

Avant d’étudier les différents modes d’intégration des emprunts de couleur collectés, nous exposons l’approche méthodologique adoptée pour le repérage ainsi que la représentation du corpus.

Approche méthodologique

Pour établir notre corpus d’étude, nous avons procédé à un recensement systématique des emprunts à partir d’un nuancier présenté sous forme de test à une centaine d’informateurs de sexe et tranches d’âge différents (40 femmes, 40 hommes et 20 filles et 20 garçons). Cette tâche qui a visé des Marocains natifs possédant une très grande maîtrise des deux langues (l’arabe marocain et le français) et habitant différentes régions du Maroc4 consistait à en faire nommer successivement les stimuli que nous avons fabriqués à partir des échantillons de tissus et de fils de couleurs et de nuances différentes. La collecte de ces échantillons qui a duré presque un mois a eu lieu auprès des marchands de tissus et des couturières ; pour certaines nuances, nous avons eu recours aux échantillons utilisés par les marchands de peinture.
L’étape qui suit le recensement des emprunts consiste à faire des vérifications des données collectées auprès de professeurs de langue et littérature françaises comme Leïla Messaoudi5, Abdeljalil El idrissi6 et El Alia Fares7, qui ont attribué le statut d’emprunt à tous les termes chromatiques collectés, à l’exception de blupǝṭrul (bleu pétrole), ṛuzdṛaʒi (rose dragée), viġcanaġ (vert canard) et viġṛwayyal (vert royal), dont le statut a suscité un grand débat de la part des universitaires interrogés. Ce débat est justifié par l’emploi restreint des quatre termes en question, c’est-à-dire, qu’il n’y a qu’une minorité d’arabophones marocains ou non-marocains qui les emploient dans leurs discussions quotidiennes. Il est à noter que le choix de ces professeurs est motivé par plusieurs raisons. D’abord, de par leurs travaux (Leila Messaoudi, 2002 et 2013, Abdeljalil El-Idrissi 1999 : 177-192 et El Alia Fares 1989, 2006), ils ont collecté des corpus qui présentent, dans leur intégralité, un lexique plus ou moins général de l’AM. Une autre raison sur laquelle notre choix s’est basé, c’est qu’ils sont considérés, de par leur sérieux et leur vigueur pédagogiques, comme des références pour les étudiants et les chercheurs réalisant des travaux portant sur la lexicographie arabe marocaine.

Critères de sélection

Quatre critères de sélection ont été appliqués aux données repérées :

  • critère sémantique : tous les éléments regroupés dans le tableau ci-dessus renvoient, d’une manière ou d’une autre, à des réalités chromatiques faisant partie de l’environnement des interlocuteurs marocains ;
  • critère d’hétérogénéité : ils constituent un tout marqué par l’hétérogénéité quant à leurs natures grammaticales et leurs formes morphologiques ;
  • fréquence dans l’usage local : la plupart de ces éléments recensés sont marqués d’un emploi fréquent dans la mesure où ils viennent enrichir quotidiennement les échanges langagiers des interlocuteurs arabophones tout en entrant dans la description des objets de leur monde ;
  • dispersion chronologique : les termes composant notre corpus sont attestés à différentes périodes.

La présentation du corpus

Le corpus que nous avons finalement retenu pour notre étude est composé de vingt - neuf emprunts : vingt - cinq adjectifs et quatre noms.

Emprunt Catégorie Grammaticale Origine de l’emprunt en français
muṭaṛḍ adjectif moutarde
muv adjectif mauve
gṛi adjectif gris
ṛuz adjectif rose

Tableau. Les emprunts de couleur et leurs classes grammaticales

Par la suite, nous essayerons d’étudier les modes d’intégration total ou partiel des emprunts recensés précédemment dans l’arabe marocain en deux stades : l’un phonologique et l’autre morphologique. Cette étude d’ordre linguistique sera appuyée par une lecture numérique représentant toutes les données qui en résultent.

3. LES MODES D’ INTÉGRATION DES EMPRUNTS CHROMATIQUES À L’ARABE MAROCAIN

Selon Salifou Barmou, « lorsqu’une langue emprunte un mot à une autre, ce mot peut être intégré ou non selon la structure de la langue cible » (2009 : 58) ; c’est-à-dire, l’intégration de ce mot à la langue d’arrivée peut être totale ou partielle selon les traits phonologiques et morphologiques mis en examen.

L’intégration totale

Sans adaptation phonologique ni morphologique

Dans cette première série figurent les six termes empruntés muṭaṛḍ (moutarde), gṛi (gris), ṛuz (rose), kaki (kaki), kakaw (cacao) et lim (lime), qui occupent une place intégrante dans le lexique chromatique de l’arabe marocain sans subir de modifications ni sur le plan phonologique ni sur le plan morphologique.
Au niveau phonologique, la syllabation des mots de cette série est quasiment identique à celle employée en arabe marocain vu qu’elle met en usage des syllabes du genre CV, CVC ou CCV8, et des phonèmes qui prennent en considération toutes les contraintes de position que ce soit à l’initiale, en médiane ou en finale. En voici les trois exemples qui en témoignent :

  • kaki (kaki)
    Fr /ka/ /ki/ CV CV deux syllabes
    AM /ka/ /ki/ CV CV deux syllabes
  • kakaw (cacao)
    Fr /ka / /kaw/ CV CVC deux syllabes
    AM /ka / /kaw/ CV CVC deux syllabes
  • lim lime
    Fr /lim/ CVC une syllabe
    AM /lim/ CVC une syllabe

Au niveau morphologique, l’intégration totale de cette première série d’emprunts trouve sa légitimité en deux points, à savoir : ces occurrences gardent les mêmes formes morphologiques en passant du français à l’arabe marocain. Comme il est mentionné dans le tableau ci- dessous

’q< Emprunt Forme morphologique Origine de l’emprunt en français Forme morphologique de l’origine de l’emprunt en français
Jacques 5/10/1970 Paris
Claire 12/2/1975 Belfort
Martin 1/31/1957 Nice
Marie 23/12/1948 Perpignan

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